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Une défense européenne impossible : antinomie avec l’OTAN ou chimère économique ?

Une défense européenne impossible : antinomie avec l’OTAN ou chimère économique ? 4 octobre, 2019

L'UE, grande absente des puissances militaires mondiales

L’arrivée d’Ursula von der Leyen, première femme à la tête de la Commission Européenne et ancienne Ministre fédérale allemande de la Défense de 2013 à 2019, peut être vue comme un prompt renfort à la perspective d’une armée européenne. Le 14 juillet dernier, nous avons pu assister au défilé national français, tourné pour l’occasion en une démonstration en faveur d’une collaboration européenne sur la défense. Ce dernier se voulait être comme un tacle à Donald Trump mais rappelons tout de même que ce projet d’une défense européenne, poussé par le président français et la chancelière allemande, n’est toujours pas en place après presque 70 ans d’intégration européenne. Quelles sont les principales résistances à cette défense européenne ?

 

Il est possible de trouver quelques réponses dès octobre 1950 dans le contexte de la guerre froide. Les premières discussions autour d’une Communauté européenne de défense (CED) se font autour du Plan Pleven voulu et supervisé par Jean Monnet. Après des premières critiques de la part des Américains et des résistances en France et en République Fédérale d’Allemagne, le Plan Pleven devient un traité en mai 1952 par les 6 pays signataires de la future Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, qui naitra en juillet de la même année. Cependant ce traité doit être encore ratifié dans chacun des pays. Le 30 août 1954, l’Assemblée nationale française rejette ce traité par 319 voix contre 264. Pour rattraper cet échec, la décision est prise de créer l’Union de l’Europe occidentale (qui durera de 1954 jusqu’à sa disparition en 2011). Sa création permit la constitution d’une armée fédérale allemande et le début de certains échanges et coopérations, mineures soient-elles, entre les pays de la future Union européenne. Toutes ces racines restèrent toutefois sous la surveillance de l’OTAN et donc des Etats-Unis.

 

En 1992, la signature du Traité de Maastricht mène à la création de la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD), qui donne du bagage à la politique extérieure de l’Union européenne. Le Traité de Lisbonne en 2007 renforce cette dernière, menant à la création du Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (incarné par Federica Mogherini), étant également un Vice-président de la Commission européenne. S’ajoute à cela la création du Service européen pour l’action extérieure en 2010. C’est ainsi que l’idée d’une défense européenne fut alors remise sur papier. Cependant, les Etats-Unis, par l’intermédiaire de l’OTAN, scrutent cette avancée. Durant la dernière décennie, nous avons pu voir à quel point certains pays européens souhaitent conserver leur statut de puissance militaire au niveau mondial. L’intervention de certains pays européens en Libye, de la France au Mali et l’échec en Ukraine représentent le degré d’efforts à accomplir dans l’idée de coopération à l’échelle européenne. Mais l’élection d’Emmanuel Macron a impulsé cette ambition. Le président français a renforcé l’idée d’une défense européenne, adjoint par Angela Merkel qui, en 2018, avait annoncé, devant le Parlement européen que « cette possible armée européenne » viendrait compléter l’OTAN. En Janvier dernier, la chancelière allemande et le président français ont envoyé un « message de soutien » à la construction européenne. Ils ont signé à Aix-La-Chapelle un traité “de coopération et d’intégration franco-allemand”, prévoyant « une convergence des politiques économique, étrangère et de défense, une coopération sur les régions transfrontalières et une “assemblée parlementaire commune”, composée de 100 députés français et allemands ».

 

Toutefois ce renforcement de l’idée d’une défense européenne a fait grincer des dents le président américain Donald Trump. Il avait, en novembre dernier, qualifié les propos d’Emmanuel Macron sur la défense européenne, comme « très insultants ». Le président américain avait également critiqué l’idée de cette défense européenne en insistant sur le fait que beaucoup de pays de l’Union européenne ne contribuent pas assez au budget de l’OTAN. Celui qui siège à la Maison Blanche avait également menacé que si aucun effort n’était réalisé, les Etats-Unis commenceraient à diminuer leur contribution au budget de l’OTAN, dont ils participent à hauteur de 70%. Monsieur Trump a mis le doigt sur le grand défi de cette défense européenne : son budget et la participation des Etats membres. La Cour des comptes européenne a rendu il y a quelques semaines son rapport annuel consacré à la Défense. Dans ce dernier, elle a presque « douché » les ambitions du président français. Ce projet de défense s’apparente à la création d’une nouvelle OTAN. La Cour des comptes européennes chiffre ce projet à quelques centaines de milliards d’euros. Pour avoir une perspective chiffrée, l’Union européenne souhaite augmenter de 700% ses dépenses dans le domaine de la défense. Cependant cette augmentation ne les fera passer que de 2,8 milliards à 22,5 milliards d’euros. Entre l’ajout de 20 milliards d’euros pour le budget de la défense et la création d’une défense européenne pour des centaines de milliards, le manque de cohérence de ce projet devient flagrant. En parallèle de ce projet, on a pu noter que certains Etats membres ont réduit leurs budgets de défense depuis quelques années. Ainsi ce projet semble incompatible économiquement et même irréaliste avec la sortie du Royaume-Uni.

 

Sans rentrer dans le débat sur une possible sortie ou non du Royaume-Uni de l’Union européenne le 31 octobre prochain, on ne peut pas nier son statut de deuxième plus grande puissance militaire de l’Union européenne, participant à un quart de ses dépenses militaires. Elle demeure également un des seuls pays au monde à posséder l’arme nucléaire. À la suite du référendum du Royaume-Uni en 2016, Ursula von der Leyen avait critiqué l’attitude du pays de Boris Johnson comme ayant « toujours paralysé » les efforts des autres États européens en faveur d’une politique de sécurité et d’intégration. Mais quel serait l’intérêt de créer une défense européenne visant à rassembler la participation entre les pays membres de l’UE si la France est la seule à posséder l’arme nucléaire ? Ne risque-t-on pas d’aller vers un dédoublement des actions menées par l’OTAN ? Rappelons qu’à l’heure où sont écrites ces lignes, presque tous les membres de l’Union européenne sont membres de l’OTAN mis à part l’Autriche, Chypre, l’Irlande, la Finlande et la Suède.

 

Même si cette défense européenne n’est pas officiellement mise sur papier, plusieurs signes avant-coureurs montrent qu’elle est soutenue par des initiatives de plusieurs pays européens. La Ministre française des armées, Florence Parly, a officialisé en août un partenariat européen avec la Belgique et Chypre. Ce dernier sera centré autour du développement de nouveaux missiles antichar de moyenne portée. Il s’agit du premier des 34 projets militaires portant le label « UE » démontré par les forces européennes rassemblées à Paris le 14 Juillet pour le traditionnel défilé annuel. Le développement d’une arme laser européenne de grande dimension en 2025 est également à l’étude. Le 53ème salon du Bourget a été le lieu de présentation du premier avion de chasse franco-allemand, censé remplacer le vieillissant Rafale français dont, rappelons-le, aucun pays européen n’avait passé commande. Toutefois ces projets semblent plus lancés par un élan de coordination entre certains pays membres que dans le cadre d’une coopération européenne qui reste à s’affirmer. L’idée de développer un large éventail d’équipement européen, et donc de se fournir chez les différents pays membres, est poussée par les entreprises européennes telles que CILAS, Airbus et Leonardo entre autres.

 

Le prochain défi de l’Union européenne en matière de défense sera de formuler une justification dans ce projet de défense européenne sans froisser l’OTAN ni les Américains, la vitesse de réaction de Donald Trump étant bien plus directe que celle de ses prédécesseurs. Il conviendra de découvrir une vision commune du concept de défense européenne, les règles d’engagement et d’implication financière mais surtout sur quels terrains cette défense européenne devra opérer. La Cour des comptes européenne précise que plusieurs réponses pourraient être apportées lors de l’audition de Sylvie Goulard (par le Parlement européen) qui sera notamment en charge du Marché intérieur mais également de l’Industrie de la Défense et de l’Espace, Direction Générale nouvellement créée à la Commission. Toutefois son rôle reste à discussion lors de son audition du 30 Septembre au 8 Octobre prochain.

 

Thomas Rambaud est étudiant en deuxième année de master à l’Institut d’Études Européennes.

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