Le « populisme » au bénéfice de la participation démocratique en France ? (OPINION)

20 juin 2022 /

10 min

“Le plus grand danger pour l’Europe contemporaine” : c’est ainsi qu’Herman Van Rompuy (ancien président du Conseil européen) a qualifié le populisme en 2010. Ces dernières années, l’usage du terme a significativement augmenté avec des candidats qualifiés de « populistes » qui ont réussi à prendre le pouvoir. Donald Trump aux Etats-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Matteo Salvini et Luigi Di Maio en Italie, ainsi que Boris Johnson au Royaume Uni sont des noms régulièrement rattachés à ce phénomène. Même si tous ces candidats sont arrivés au pouvoir par les urnes, le populisme est souvent présenté comme la menace principale à la démocratie.

Aujourd’hui, je vous propose d’appréhender l’utilisation de ce terme d’une toute autre manière : Et si le populisme en tant que réaction logique de la société, mettant en lumière les préoccupations ignorées d’un grand nombre de citoyens, pouvait stimuler la participation citoyenne ?

Quelques définitions du populisme

Du latin populus (peuple), il est souvent défini péjorativement comme un discours qui s’adresse aux classes populaires et fondé sur la critique du système et de ses représentants. Du point de vue de la recherche, celui-ci est souvent défini comme un style de discours ou comme une stratégie politique. Le point commun entre les différentes approches est que, pour chacune, le populisme consiste en une opposition manichéenne entre la population « ordinaire » et les élites en place. Il s’agit de vénérer ou flatter le peuple tout en l’opposant à une élite agissant au profit d’une minorité au détriment du bien commun. L’élite ciblée change selon les contextes nationaux et les tendances politiques (certains ciblent une élite financière quand d’autres ciblent une élite politique corrompue, ou une élite politique qui ne lutte pas assez contre l’immigration par exemple).

En plus de cela, Noam Gidron et Bart Bonikowski, deux chercheurs de l’université d’Harvard, indiquent que la plupart du temps les figures populistes sont des « leaders charismatiques » au sens qu’en a donné Max Weber. C’est-à-dire une personne qui tire sa popularité du fait qu’elle vient bouleverser l’ordre traditionnel. Cette personne apparaît alors comme un sauveur, lorsque le contexte économique et social est disposé à l’émergence d’une telle figure. C’est d’autant plus vrai que le populiste se présente souvent comme un outsider du système de partis conventionnels et gagne sa légitimité en dehors de ces structures partisanes associées à l’ancien monde de la politique. Enfin, N. Gidron et B. Bonikowski relèvent que les populistes ont souvent une définition limitée du peuple, une définition mal définie qui exclut de fait une partie de la population.

Les auteurs distinguent souvent le « populisme de droite » et le « populisme de gauche ». Ces deux familles critiquent vigoureusement les élites qui ne serviraient pas les « gens ordinaires ». Le populisme de droite est souvent décrit comme nationaliste (voire raciste comme ce fut le cas du groupe de pression America First en 1940) et accentue son discours sur l’impact de l’immigration (tant sur le plan économique qu’identitaire). Le populisme de gauche, lui, se traduirait plutôt par un discours imprégné de lutte des classes en évitant les conflits entre groupes ethniques ou religieux. De plus, une grande partie des revendications du populisme de gauche concerne l’amélioration du système démocratique (transformation des institutions, donner plus de pouvoir au citoyen dans la représentation du peuple, etc.)

Les populistes au service du plus grand nombre

Une phrase du professeur américain Samuel Huntington nous éclaire sur la vision qu’ont les élites néolibérales de la démocratie. L’auteur du Choc des civilisations déclare dans un rapport de 1975, à destination des élites intellectuelles, politiques et économiques des pays de l’OCDE : « Le fonctionnement efficace d’un système politique démocratique exige généralement une certaine mesure d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes ». Donc selon lui, nos démocraties libérales ne peuvent bien fonctionner que si un certain nombre de personnes, ou certains groupes ne participent pas politiquement, ne votent pas. Ce qu’il montre malgré lui avec cette phrase c’est que les élites néolibérales ont peur du vote populaire, leurs politiques mises en place ne bénéficiant qu’à une minorité de personnes que sont les plus riches. Si les gens qui ne votent pas actuellement (ne croyant plus en la politique ou n’ayant plus d’espoir) votaient dans leur propre intérêt, comme le font les franges les plus aisées de la nation, les élites néolibérales n’arriveraient pas à se maintenir au pouvoir. Finalement, ce désir d’apathie politique chez une partie de la population n’est qu’un mécanisme de défense de l’establishment néolibéral, comme l’est la volonté de disqualifier leurs adversaires en les qualifiant de « populistes ». En soi, le système démocratique pourrait fonctionner si tout le monde se rendait aux urnes. Seulement, le pouvoir serait sans doute alors au service de l’intérêt du plus grand nombre, et non de certaines franges de la population.

En effet, si nous prenons l’exemple du quinquennat d’Emmanuel Macron qui vient de s’écouler, les revenus de près de 2 millions de français parmi les plus pauvres ont baissé sous son mandat. A l’opposé, le patrimoine des plus riches a explosé après plusieurs mesures fiscales, comme la suppression de l’impôt de solidarité, sur la fortune et les dividendes versés aux actionnaires a battu de nombreux records. Les études de l’INSEE sont sans appel : les gagnants des réformes macroniennes sont les 5% les plus riches. A l’inverse, en 2018, les 30 % des Français les moins riches ont vu leur niveau de vie diminuer, notamment à cause de mesures comme la diminution des allocations logement. Le taux de pauvreté a ainsi augmenté avec le mandat d’Emmanuel Macron : 14,6% des français vivent avec moins de 1100 euros par mois. Pire, le rapport d’Oxfam du début d’année montre que la richesse des grandes fortunes françaises a explosé alors même que les travailleurs les plus précaires étaient en première ligne. La fortune de ces milliardaires a bondi de 86 %, soit une augmentation de 236 milliards d’euros entre mars 2020 et octobre 2021. C’est plus que leur augmentation en 10 ans entre 2009 et 2019. Le labeur des uns fait le bonheur des autres !

Le populisme comme pansement de la démocratie

En général, les partis et figures populistes mobilisent parmi les franges les moins aisées de la population et tentent de mobiliser les abstentionnistes. A l’inverse de Samuel Huntington, certains chercheurs comme Cas Mudde et Cristóbal Rovira Kaltwasser, affirment que le populisme pourrait être un correctif pour la démocratie. Il pourrait « soutenir les politiques d’inclusion qui élargissent la participation démocratique à des groupes précédemment marginalisés, comme cela pourrait être le cas avec la récente vague de populisme de gauche en Amérique latine ». Rappelons qu’en France, les partis qualifiés de “populistes” (le Front national à droite et la France Insoumise à gauche) sont ceux qui obtiennent le plus grand pourcentage de voix de la tranche la plus modeste de la population. L’exemple récent des élections présidentielles françaises est très parlant : les français disposant de moins de 1250 euros par mois pour vivre ont nettement préféré voter pour Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon (respectivement 31% et 28%). Macron n’en n’a convaincu que 14% (alors que son score national est de 28%). A l’inverse, les français disposant de plus de 3000 euros par mois pour vivre (donc les 20% les plus riches) étaient 35% à voter pour le président sortant. Ils n’étaient que 19% et 18% à voter respectivement Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

Mais ces partis visent aussi ceux qui votent le moins (par désintérêt ou à cause d’une perte d’espoir dans la politique) et donc, développent la participation démocratique. C’est le cas des plus pauvres, nous l’avons vu, mais c’est aussi le cas des jeunes et des ouvriers. J-L. Mélenchon est nettement en tête chez les moins de 30 ans avec un peu plus de 30% de leurs voix. C’est 5% de plus que M. Le Pen et 10% de plus qu’E. Macron. Pour les catégories sociales les plus abstentionnistes c’est M. Le Pen qui rafle la mise avec plus de 35% de voix chez les ouvriers et employés, 10 points devant J-L Mélenchon et près de 15 points devant E. Macron.

Doit-on vraiment y voir le plus grand danger pour la démocratie ? Quand on mobilise les catégories de personnes les plus modestes ou qui ont tendance à s’abstenir, on serait un dangereux populiste. A l’inverse, lorsque on séduit les plus riches ou celles qui votent le plus, on serait un rempart de la démocratie. La réalité est que les candidats qualifiés de “populistes” réduisent l’apathie politique et menacent le système néolibéral. C’est une des raisons pour lesquelles l’ordre établi continue à voir le populisme comme la menace principale de notre temps : il menace leur vision de la démocratie, qui est avant tout élitiste.

Le populisme en réponse à l’élitisme déconnecté

Dès lors, comment ceux qui sont qualifiés de « populistes » arrivent-ils à rassembler ? En se saisissant des préoccupations des citoyens, souvent les plus modestes, qui leur apparaissent comme ignorées ou méprisées par les politiciens. C’est le cas du Rassemblement national en France avec l’immigration. Le parti de Marine Le Pen a su se saisir d’une préoccupation, voire une peur, d’une certaine tranche de la population française, par rapport à une immigration importante et trop peu régulée. Savoir si cette préoccupation est fondée ou non n’est pas l’objet de cet article. Le problème principal est que les politiciens actuellement au pouvoir ne répondent pas sérieusement à cette préoccupation. Pour l’historien Michael Kazin, tant que les gouvernements et les principaux partis « ne formuleront pas ces préoccupations d’une façon sérieuse et empathique, les gens seront tentés d’adhérer au discours de figures qui jouent sur cette corde ». Marine le Pen a su se saisir de cette question. Alors certes, le RN joue peut-être sur la peur en faisant tout pour l’alimenter, mais il n’en reste pas moins qu’il entend répondre à une préoccupation des citoyens, notamment des plus vulnérables, qui sont inquiets pour leur avenir. C’est une des raisons pour lesquelles le vote ouvrier et populaire est passé d’une gauche devenue élitiste à l’extrême droite populiste.

Les propos de François Ruffin sont très éclairants à cet égard. Le journaliste et documentariste devenu député au sein du groupe de la France Insoumise affirmait en 2016 : « Au populisme de droite il faut opposer, non pas un élitisme de gauche, mais un populisme de gauche ». Dans son discours on retrouve bien les éléments de langages identifiés par les chercheurs : « nous le peuple contre eux les financiers », mais il serait simpliste de s’arrêter là. Ici il oppose le « populisme » à « l’élitisme », autrement dit, au fait de confier les sphères de pouvoirs et les fonctions décisionnelles à une élite au détriment du reste de la population. En effet, le populisme répond à une défiance par rapport aux institutions (par exemple du fonctionnement démocratique de certaines) mais aussi à une défiance envers les figures politiques et les partis, déconnectés de la vie quotidienne de la majorité des citoyens. A travers ce « populisme » ,François Ruffin pense donc que la gauche pourrait se rapprocher de la population en créant un mouvement de contestation s’exprimant de la base de la société vers le haut. La seule difficulté restera sans doute l’inexistence d’une « classe populaire » homogène, ce qui change de l’ancienne classe ouvrière. Il sera donc plus difficile de la mobiliser de manière importante. De plus, si la France Insoumise séduit beaucoup chez les jeunes citoyens et dans les grandes villes, elle reste bien derrière le Front National dans le monde ouvrier et rural. A l’avenir, il sera donc nécessaire pour cette nouvelle force de gauche qu’est le parti de Jean-Luc Mélenchon, de gagner la sympathie de cette “France périphérique” votant principalement à l’extrême droite, Marine Le Pen.

Ainsi le populisme peut stimuler la participation citoyenne lors des élections, notamment celles qui sont fortement personnifiées comme les élections présidentielles. Qu’il soit de droite ou de gauche, le populisme peut faire sortir un grand nombre de citoyens de l’apathie politique le temps d’un scrutin. Néanmoins, si les partis populistes peuvent bénéficier à la démocratie grâce à des politiques d’inclusion, beaucoup en profitent pour l’endommager et saper l’état de droit en s’attaquant aux institutions et aux contre-pouvoirs. Ça a été le cas aux Etats-Unis, au Brésil et encore actuellement en Hongrie, pour donner un exemple européen. Il est donc important de voir le populisme comme une stratégie politique, un outil dont n’importe qui peut se saisir. Celui-ci n’est pas le danger en lui-même, ce sont les intentions des hommes et des femmes politiques qui se l’approprient qui peut représenter une menace pour la démocratie.

[Cet article est paru dans le numéro 36 du magazine]

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