My Voice, My Choice : la décision européenne à la hauteur de la mobilisation?
07 April 2026 /
Julien Rohaut 5 min
Le 26 février, la Commission européenne a rendu ses conclusions sur l’initiative citoyenne européenne My Voice, My Choice, qui appelle à garantir un accès sûr et légal à l’avortement. Soutenue par plus d’un million de signataires, l’étape finale de cette initiative était particulièrement attendue. Mais la Commission a-t-elle été à la hauteur des ambitions affichées ?
Du constat à l’action
Lancée au début de l’année 2024, cette initiative a remis au centre du débat européen une question sensible mais essentielle : l’accès à l’avortement. Au sein même de l’Union européenne (UE), les inégalités restent criantes. Tous les pays ne garantissent pas un accès libre, remboursé et inconditionnel. Des milliers d’avortements « non-sécurisés » sont pratiqués chaque année en Europe, souvent faute d’alternative.
C’est dans ce contexte que plusieurs organisations de la société civile ont créé My Voice, My Choice, portées par la conviction que l’UE a un rôle central à jouer pour protéger cette liberté reproductive. Sans viser à imposer une législation uniforme sur l’avortement dans toute l’Union (la santé restant une compétence d’appui), l’initiative cherchait à réduire les inégalités persistantes en s’appuyant sur un mécanisme financier européen unique, visant à soutenir la capacité des États membres à offrir des solutions et conditions sûres.
Les citoyens au cœur du processus décisionnels
Derrière cette mobilisation se trouve un outil encore trop peu connu : les initiatives citoyennes européennes (ICE). Les ICE constituent l’un des mécanismes de démocratie participative les plus ambitieux à l’échelle supranationale. Mises en place en 2012, elles offrent aux citoyens européens la possibilité de jouer un rôle central sur l’agenda législatif de l’UE. Elles répondent aussi à une critique récurrente, celle du déficit démocratique européen, en intégrant directement la voix des citoyens dans le processus décisionnel.
Pour déclencher ce mécanisme, il faut réunir au moins un million de signatures dans 7 États membres, et ce en l’espace d’un an seulement, une barre haute qui empêche de nombreuses initiatives d’aboutir, comme par exemple l’initiative Start Unconditional Basic Incomes throughout the EU lancée en 2020, qui n’a récolté que 300 000 signatures et n’a donc jamais abouti.
Soutiens massifs
My Voice, My Choice a reçu un soutien populaire massif : 1 124 513 européens des 27 États ont signé le projet. Ce nombre supérieur à la condition initiale montre que les citoyens se sont pleinement emparés du sujet et entendent bien faire bouger les choses. Durant la période de collecte des signatures, il n’était pas rare de voir apparaître sur les réseaux sociaux des appels au soutien provenant de personnalités, influenceurs, ou anonymes sensibles à la cause.
Le soutien ne s’est pas limité aux citoyens puisque les acteurs institutionnels ont également pris position. En décembre 2025, le Parlement européen a formellement apporté son soutien à l’initiative à travers l’adoption d’une résolution, exhortant la Commission à répondre favorablement aux demandes portées par l’ICE. Quelques jours avant la décision de la Commission, 105 députés européens allant du PPE à The Left ont également signé une lettre adressée à Ursula Von Der Leyen, rappelant le caractère démocratique et nécessaire de l’initiative et soulignant son respect des principes de subsidiarité et de proportionnalité, un soutien que des figures comme les présidentes de groupe Valérie Hayer et Manon Aubry ont également relayé sur leurs réseaux.
Mais tous n’ont pas partagé cet élan. Des députés d’extrême droite se sont vivement opposés à l’initiative lors des débats, certains passant aux actes, à l’image du député Geadis Geadi (ECR) qui a déployé à Strasbourg une affiche arborant le slogan ‘It’s a life, not a choice’ (« c’est une vie, non un choix »), illustrée d’un bébé dans le ventre de sa mère.
Une avancée aux contours flous
La Commission a rendu ses conclusions en déclarant que les États membres pourront utiliser les instruments européens existants pour améliorer l’accès à des services de santé. Elle renvoie principalement vers le Fonds Social Européen plus (FSE+) comme levier de financement. En clair, des fonds sont disponibles mais leur utilisation reste à la discrétion des États. L’exécutif européen a donc renoncé à créer un fonds spécifique dédié, en s’en tenant à la répartition des compétences prévues par les traités. La création d’un tel instrument en matière de santé publique aurait pu être perçue comme une atteinte aux compétences des États.
Cette position et les applications qui vont en découler soulèvent néanmoins des interrogations. Sans caractère contraignant, les pays qui ne souhaitent pas mobiliser ces fonds seront dans leur plein droit. De même, rien n’empêche certains pays de se positionner comme destinations de soins, potentiellement en conditionnant la prise en charge financière des patientes étrangères. L’accès universel à ce droit est-il donc respecté ?
Une réelle victoire ?
Alors oui, c’est une victoire car des milliers de femmes à travers l’Europe auront accès à des soins de qualité et sûrs. Cela signifie avoir la possibilité de faire un choix libre, sans mettre leur santé en danger, ni dépendre de solutions clandestines. Leurs voix ont été entendues et reconnues comme légitimes.
Mais cette victoire est vite rattrapée par la réalité politique. Les oppositions à ce droit fondamental se font de plus en plus fortes à travers l’Europe, portées par des mouvements qui gagnent du terrain. La prudence de la Commission résonne comme un rappel : l’Union peut ouvrir des portes mais elle ne peut pas les forcer. My Voice, My Choice aura quand même, pour sûr, prouvé que la mobilisation est possible et utile.